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Baie de Somme & Picardie maritime

Victor Hugo à Ault en 1837

Victor Hugo écrit alors à Juliette Drouet....


A deux heures et demie, j'entrais au Bourg d’Ault On passe quel ques maisons, et tout à coup on se trouve dans la principale rue, dans la rue mère d'où s’engendre tout le village, lequel est situé sur la croupe de la falaise. Cette rue est d'un aspect bizarre. Elle est assez large, fort courte, bordée de deux rangées de masures, et l'océan la ferme brusque ment comme une immense muraille bleue. Pas de rivage, pas de port, pas de mâts. Aucune transition. On passe d'une fenêtre à un flot.

Au bout de la rue en effet on trouve la falaise, fort abaissée, il est vrai.

Une rampe vous mène en trois pas à la mer, car il n'y a là ni golfe, ni anse, pas même une grève d'échouage comme à Étretat. La falaise ondule à peine pour le Bourg d’Ault

C'est alors que je me suis expliqué le bruit furieux de serrurerie qui m'avait assourdi en entrant dans le village. Ferri rigor, comme dirait Virgile ou Charlot. Les gens du Bourg d’Ault ne pouvaient être marins ni pêcheurs, ils n'avaient pas de port. Ils se sont faits serruriers. Ils y réussissent, ma foi, car ils ont un gros commerce avec le centre de la France, et ils se vengent de Neptune en lui faisant un tapage infernal aux oreilles.

Il s'envole perpétuellement du Bourg d’Ault une noire nuée de serrures qui va s'abattre à Paris sur vos portes, mesdames.

En examinant la rue j'ai amnistié les masures. Il y a là deux maisons curieuses, une, à droite, du quatorzième siècle, l'autre, à gauche, du seizième. Sur la première, j'aurais voulu avoir le temps de dessiner les bouts de poutres qui sont énormes et sculptés en têtes presque égyp tiennes. La seconde a des détails ravissants. Les charpentes de la façade ont à de certains endroits des arabesques du goût le plus ferme et le plus pur. La maison du quatorzième siècle est en face. On dirait l'Égypte et l'Italie qui se regardent. Sur celle du seizième siècle, en ne s'arrêtant pas (sans les dédaigner toutefois) aux masques grotesques qui mordent le bout des volutes pour amuser les matelots, on trouve des figures, deux surtout, pleines de style et qui ont pour chevelure et pour collerettes des rinceaux exquis. C'est vraiment une charmante apparition. On est au milieu d'un misérable tas de cabanes, dans une rue à peine pavée, à soixante lieues de Rubens, à quatre cents lieues de Raphaël, à six cents lieues de Phidias, à deux pas d'un huissier qui s'appelle M. Beauvisage, on n'a dans la tête qu'une musique de limes, de scies et d'enclumes, on se retourne, et voilà que l'art vient s'épanouir sur la poutre d'une masure, et vous sourit. II est vrai que l'océan est là. Partout où est la nature, sa fleur peut pousser, et la fleur de la nature, c'est l'art.

Il n'y a pas que ces deux maisons au Bourg d’Ault. Il ya aussi une vieille belle église, bien vieille et bien belle, germée au douzième siècle et éclose au quinzième. On la réparait quand j'y suis entré. Deux maçons rampaient à plat ventre sur une échelle appliquée au toit. Dieu veuille qu'on ne la gâte pas! .

Comme les maçons y étaient, on m'a refusé l'entrée du clocher, qui est fort haut placé, et doit avoir une vue admirable. J'ai eu beau insister.

Ce qui m'amenait au Bourg d’Ault, c'est que c'est là que la falaise commence. Pour mon guide, qui était d'Étretat et qui, bien entendu, faisait de sa bourgade le centre du monde, c'est au Bourg d’Ault que la falaise finit.

- Voyez, monsieur, me disait-il, d'une manière assez pittores que en me montrant la côte qui s'abaissait jusqu'aux plaines, elle finit en sifflet.

J'ai fait quelques pas sur les galets du Bourg d’Ault, puis je suis remonté dans le village pour redescendre avec la falaise dans les plaines de sable où les dunes viennent aboutir de leur côté.

La mer ronge perpétuellement le Bourg d’Ault. Il y a cent cinquante ans, c'était un bien plus grand village qui avait sa partie basse abritée par une falaise au bord de la mer. Mais un jour la colonne de flots qui descend la Manche s'est appuyée si violemment sur cette falaise qu'elle l'a fait ployer. La falaise s'est rompue et le village a été englouti. Il n'était resté debout dans l'inondation qu'une ancienne halle et une vieille église dont on voyait encore le clocher battu des marées quelques années avant la Révolution, quand les vieilles femmes qui ont aujourd'hui quatre-vingts ans étaient des marmots roses.

Maintenant on ne voit plus rien de ces ruines. L'océan a eu des vagues pour chaque pierre; le flux et le reflux ont tout usé, et le clocher qui avait arrêté des nuages n'accroche même plus aujourd'hui la quille d'une barque.

Ne pouvant voit cette église évanouie, j'ai visité l'autre avec soin; l'intérieur du moins, car je viens de te dire ma déconvenue du clocher. Quelques chapiteaux curieux, quelques frises délicates, et d'horribles peintures à accrocher sur les échoppes, voilà tout ce que renferme l'église. Elle est entourée de tombes. Ces petits monuments lugubres poussent volontiers à l'ombre des églises, comme les superstitions autour de la religion. Pourtant les unes ne contiennent que la cendre et la mort, l'autre contient la vie.

Depuis la catastrophe du bas village, tout le Bourg d’Ault s'est réfu gié sur la falaise. De loin tous ces pauvres toits pressés les uns sur les autres font l'effet d'un groupe d'oiseaux mal abrité qui se pelotonne contre le vent. Le Bourg d’Ault se défend comme il peut, la mer est rude sur cette côte, l'hiver est orageux, la falaise s'en va souvent par morceaux. Une partie du village pend déjà aux fêlures du rocher.

Ne trouves-tu pas, chère amie, qu'il résulte une idée sinistre de ce village englouti et de ce village croulant? Toutes sortes de traditions pleines d'un merveilleux effrayant ont germé là. Aussi les marins évitent cette côte. La lame y est mauvaise; et souvent, dans les nuits violentes de l'équinoxe, les pauvres gens du Tréport qui vont à la pêche dans leur chasse-marée, en passant sous les sombres falaises du Bourg d’Ault, croient entendre aboyer vaguement les guivres de pierre qui regardent éternellement la mer du haut des nuées, le cou tendu aux quatre angles du vieux clocher.

Cet endroit est beau. Je ne pouvais m'en arracher. C'est là qu'on voit poindre et monter cette haute falaise qui mure la Normandie, qui commence au Bourg d’Ault, s'échancre à peine pour le Tréport, pour Dieppe, pour Saint-Valery-en-Caux, pour Fécamp, où elle atteint son faîte culminant, pour Étretat où elle se sculpte en ogives colossales, et va expirer au Havre, au point où s'évase cet immense clairon que fait la Seine en se dégorgeant dans la mer.

Récits et dessins de voyage


Ce texte figure dans Récits et dessins de voyage (Renaissance du Livre, 2002).

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